Un Républicain de Guingamp
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Pourquoi on ne peut (malheureusement) pas "annuler" la dette des pays

C'est une question qui revient souvent, et la réponse tient en un mot : la dette n'est pas un chiffre abstrait, c'est un actif détenu par quelqu'un. L'effacer ne fait pas disparaître de la richesse, elle la transfère — et c'est ce transfert qui pose problème.

L'ordre de grandeur actuel

La dette publique mondiale atteint 94,7 % du PIB mondial en 2026 (contre 82 % en 2019), avec une trajectoire du FMI qui la porte à 100 % dès 2029. Le Japon culmine à 230 %, l'Italie à 137 %, la France à 112-116 % selon les sources, les États-Unis à 124 %. Le sujet est donc légitimement à l'ordre du jour — mais l'ampleur du problème ne dit rien de la faisabilité de la solution.

Pourquoi "effacer" n'est pas une opération neutre

Une dette publique a une contrepartie : quelqu'un la détient comme actif. Pour la France, environ la moitié de la dette est détenue par des non-résidents (fonds de pension, banques centrales étrangères, assureurs), et une bonne part du reste par des ménages français via l'assurance-vie, les fonds de pension, les banques et — de façon croissante — les banques centrales elles-mêmes au titre du quantitative easing. Annuler la dette revient donc à annuler l'épargne de quelqu'un : caisses de retraite, épargnants, banques (dont la solvabilité dépend de ces titres au bilan), ou banques centrales.

C'est la différence essentielle avec un effacement de dette privée entre deux acteurs isolés : la dette souveraine est diffuse dans tout le système financier. L'effacer déclenche des effets de second tour :

  • Sur les banques : les obligations d'État constituent une part importante de leurs fonds propres réglementaires (considérées comme actif "sans risque"). Un défaut ou une annulation fragiliserait mécaniquement le système bancaire — c'est un des mécanismes centraux de la crise grecque de 2010-2012.
  • Sur les retraites et l'épargne : les fonds de pension et l'assurance-vie sont structurellement investis en dette souveraine pour leur sécurité. Une annulation, même partielle, amputerait directement l'épargne retraite de millions de personnes.
  • Sur la capacité à réemprunter : un État qui annule tout ou partie de sa dette signale aux marchés qu'il peut recommencer. La prime de risque exigée pour lui reprêter grimpe immédiatement — c'est ce qui s'est produit pour l'Argentine ou l'Équateur après leurs restructurations, avec un accès au crédit international durablement plus cher et plus étroit pendant des années.

Le cas particulier où l'État se doit à lui-même

L'idée gagne en plausibilité quand on parle spécifiquement de la dette détenue par la banque centrale elle-même (via le quantitative easing) — c'est l'argument de la monnaie hélicoptère ou du financement monétaire direct. Techniquement, un État qui annulerait la dette détenue par sa propre banque centrale ne priverait personne d'épargne, puisque la banque centrale n'est pas un épargnant privé. Cela a d'ailleurs été discuté sérieusement en zone euro après le Covid. Mais deux obstacles :

  • Juridiquement, c'est interdit dans la zone euro : l'article 123 du TFUE prohibe le financement monétaire direct des États par la BCE, précisément pour éviter la tentation de la planche à billets généralisée.
  • Économiquement, même sans transfert direct de perte, l'opération signale une monétisation de la dette publique — historiquement associée à l'inflation, voire à l'hyperinflation quand elle devient une pratique répétée (Weimar, Zimbabwe, Venezuela). La confiance dans la monnaie repose en partie sur la perception que la banque centrale n'imprime pas pour effacer les dettes de l'État.

Ce qui existe réellement : restructuration plutôt qu'annulation pure

Les défauts souverains et restructurations ne sont pas rares — la Grèce en 2012 (décote de 53 % pour les créanciers privés), l'Argentine à plusieurs reprises, l'Équateur, la Russie en 1998, de nombreux pays africains via le Club de Paris. Mais ce sont toujours des opérations négociées avec les créanciers, pas des annulations unilatérales et généralisées : l'État accepte une décote en échange de nouvelles obligations, souvent assorties de conditions (réformes structurelles, surveillance du FMI). Le résultat est presque toujours un accès aux marchés durablement dégradé et un coût d'emprunt plus élevé pendant longtemps.

L'idée d'un effacement "proportionnel" simultané et coordonné entre tous les pays endettés — pour éviter qu'un pays isolé ne soit puni par les marchés — a été évoquée par certains économistes hétérodoxes (Thomas Piketty notamment, pour la dette Covid en zone euro). L'argument théorique tient : si tout le monde efface en même temps, personne n'est relativement pénalisé. Mais l'obstacle politique et pratique est immense : il faudrait un accord international unanime entre créanciers très hétérogènes (fonds de pension japonais, banques centrales chinoises, épargnants domestiques français), avec des intérêts radicalement divergents selon qu'on est plutôt débiteur (États-Unis, France) ou plutôt créancier net (Chine, Japon, pays du Golfe). Aucun mécanisme de gouvernance mondiale ne permet aujourd'hui de l'imposer.

En résumé

L'objection n'est pas morale ou idéologique, elle est mécanique : la dette publique est un passif qui est simultanément l'actif d'un tiers, souvent lui-même un rouage essentiel du système financier (banques, retraites, banques centrales). L'annuler ne détruit pas le problème, elle le déplace vers ces tiers, avec un risque de contagion bancaire et un coût de crédibilité durable pour l'emprunteur. Les rares précédents historiques d'effacement massif et généralisé (l'Allemagne en 1953 à la conférence de Londres, par exemple, qui a annulé environ la moitié de sa dette extérieure) se sont faits dans des contextes géopolitiques exceptionnels — au sortir d'une guerre, avec des créanciers politiquement disposés à faire ce sacrifice pour des raisons stratégiques (éviter une nouvelle radicalisation allemande en pleine guerre froide) — pas comme politique économique de routine face à un endettement croissant en temps de paix.

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Mais, objectera-t-on, on parle tout le temps des Etats-Unis et de leur "planche à billet" ?
Il y a une confusion fréquente entre trois choses distinctes, et elle mérite d'être démêlée.

Ce que la Fed fait réellement

La Réserve fédérale ne "finance" pas directement le Trésor américain en lui donnant de l'argent gratuitement. Le mécanisme est indirect : le Trésor émet des bons du Trésor (obligations), qui sont achetés sur le marché primaire par des banques, fonds, investisseurs privés — jamais directement par la Fed. Ensuite, la Fed peut racheter ces mêmes titres sur le marché secondaire avec de la monnaie qu'elle crée elle-même (quantitative easing). Le résultat net ressemble effectivement à de la "planche à billets" : de la monnaie nouvelle finit par financer indirectement le déficit public. Mais juridiquement et opérationnellement, ce n'est pas un chèque en blanc du même geste qu'annuler une dette — le Trésor doit toujours rembourser ses titres à échéance, y compris ceux détenus par la Fed.

Pourquoi ça n'équivaut pas à effacer la dette

C'est là le point clé : quand la Fed détient des bons du Trésor, la dette existe toujours au bilan de l'État — elle a juste changé de détenteur, de créanciers privés vers la banque centrale. Le Trésor continue de payer des intérêts sur ces titres (qui reviennent d'ailleurs au Trésor, la Fed reversant ses profits à l'État — donc ce segment de la dette coûte quasiment rien en net). Mais le principal reste dû, et à chaque échéance, le Trésor doit soit rembourser, soit réémettre de nouveaux titres. Rien n'est "effacé" au sens comptable.

Ce que les États-Unis font, en somme, c'est monétiser une partie de leur dette (la transformer en création monétaire), pas l'annuler. C'est une différence de nature : la monétisation dilue la valeur de la monnaie existante (inflation) plutôt que de faire disparaître une créance.

Pourquoi les États-Unis peuvent le faire plus que d'autres

Le dollar est la monnaie de réserve mondiale — environ 58 % des réserves de change mondiales, la majorité du commerce international et de la dette des pays émergents sont libellés en dollars. Cela crée une demande structurelle pour le dollar qui absorbe une partie de cette création monétaire sans effondrement immédiat de sa valeur, un privilège qu'aucun autre pays ne possède au même degré — pas même la zone euro, la Chine ou le Japon. C'est ce qu'on appelle le "privilège exorbitant" du dollar (l'expression est de Valéry Giscard d'Estaing dans les années 1960).

La limite : ce n'est pas gratuit

Cette création monétaire massive a un coût, qui se manifeste par l'inflation plutôt que par un défaut visible. L'épisode 2021-2023 l'illustre bien : après les injections monétaires massives du Covid (à la fois Fed et Trésor via les plans de relance), l'inflation américaine a dépassé 9 % en 2022, la plus forte depuis les années 1980 — c'est précisément le mécanisme que je décrivais : la dilution de la monnaie plutôt que sa disparition. Le pouvoir d'achat des détenteurs de dollars (y compris les Américains eux-mêmes) a baissé, ce qui revient à faire payer discrètement tous les détenteurs de monnaie, plutôt que spécifiquement les créanciers de l'État.

Il y a aussi une limite de confiance à plus long terme : si la monétisation devient trop systématique, les détenteurs étrangers de dette américaine (Chine, Japon, pays du Golfe) peuvent réduire leurs achats ou exiger des taux plus élevés pour compenser le risque de dépréciation — ce qui renchérit le coût de la dette future. Des débats existent d'ailleurs sur une érosion progressive du statut du dollar (dédollarisation partielle des réserves de certaines banques centrales), même si aucune alternative crédible ne s'est encore imposée.

En résumé

Ce que fait la Fed n'est pas un effacement de dette mais un transfert de détenteur combiné à une création monétaire, dont le coût réel se paie via l'inflation plutôt que via une perte comptable visible pour un créancier identifié — ce qui explique pourquoi cette pratique paraît "gratuite" à court terme, alors qu'elle a un coût diffus, différé, mais bien réel, payé par tous les détenteurs de dollars.

Pourquoi ne pas faire cela avec l'Euro et la Banque Centrale Européenne ? 

Plusieurs différences structurelles empêchent la zone euro de faire "la même chose", et elles sont plus profondes qu'un simple choix politique.

Il n'y a pas un Trésor européen, mais 20 Trésors nationaux

C'est la différence la plus fondamentale. Aux États-Unis, il y a une Fed et un Trésor fédéral unique. Dans la zone euro, la BCE est unique, mais chaque État membre émet sa propre dette (OAT françaises, Bund allemand, BTP italiens...) avec des taux différents selon sa solidité perçue (référencées par les agences de notation). Quand la BCE fait du quantitative easing, elle ne peut pas simplement "acheter la dette de la zone euro" — elle doit répartir ses achats entre les 20 pays selon une clé de répartition basée sur le poids économique de chacun dans le capital de la BCE (la capital key). Elle ne peut donc pas cibler massivement la dette italienne ou française sans acheter proportionnellement celle de l'Allemagne ou des Pays-Bas, même si ces derniers n'en ont pas besoin.

L'interdiction légale du financement monétaire (article 123 TFUE)

Le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne interdit explicitement à la BCE de financer directement les États — pas d'achat sur le marché primaire, uniquement sur le marché secondaire, et sans intention affichée de financer un déficit spécifique. Cette règle a été gravée dans le marbre à la création de l'euro, largement sous influence allemande, en réaction directe au traumatisme de l'hyperinflation de Weimar dans les années 1920. Ce n'est pas une simple convention : la Cour constitutionnelle allemande a déjà retoqué partiellement des programmes de la BCE (l'arrêt de mai 2020 sur le PSPP) au motif qu'ils s'approchaient trop du financement monétaire déguisé.

L'euro n'a pas le même statut que le dollar

L'euro pèse environ 20 % des réserves de change mondiales, contre 58 % pour le dollar. Il n'existe pas de eurobond unique et liquide équivalent au bon du Trésor américain qui serait la référence mondiale sans risque — chaque dette souveraine européenne reste jugée séparément par les marchés. Cette absence d'actif européen unifié et universellement demandé prive la zone euro du même filet d'absorption de la création monétaire que possèdent les États-Unis.

Pas de solidarité fiscale automatique

Aux États-Unis, un déficit du Texas ou de la Californie n'inquiète jamais les marchés de la même façon qu'un déficit italien ou grec, parce qu'il existe une union fiscale et politique de fond (transferts fédéraux, sécurité sociale fédérale, marché du travail intégré) qui absorbe les chocs asymétriques. En zone euro, chaque État reste seul responsable de sa dette — c'est précisément ce qui a permis la crise des dettes souveraines de 2010-2012 (Grèce, Irlande, Portugal), où les marchés ont commencé à douter que l'Allemagne "porterait" la dette grecque en cas de problème. Cette absence de mutualisation budgétaire complète est un choix politique assumé, notamment par l'Allemagne, qui refuse historiquement de faire porter à ses contribuables le risque de mauvaise gestion budgétaire d'autres États membres — le débat sur les eurobonds mutualisés revient régulièrement et se heurte systématiquement à ce refus.

Ce que la BCE fait quand même, avec des garde-fous

La BCE a mené des programmes de rachat massifs (PSPP depuis 2015, PEPP pendant le Covid) qui s'apparentent bien à une forme de monétisation indirecte, comme la Fed. Mais elle a dû se doter d'outils spécifiquement pensés pour contourner ces contraintes sans les violer frontalement :

  • L'OMT (Outright Monetary Transactions), annoncé par Mario Draghi en 2012 avec le fameux "whatever it takes"* , permet en théorie des achats ciblés sur la dette d'un pays en difficulté — mais sous conditionnalité stricte (le pays doit accepter un programme d'ajustement supervisé), ce qui limite politiquement son usage.
  • Le TPI (Transmission Protection Instrument), créé en 2022, vise à contenir les écarts de taux entre pays sans que cela ressemble à un financement électoral déguisé d'un État en particulier.

En somme

Ce n'est pas que l'UE ne "veuille" pas faire comme les États-Unis — c'est qu'elle n'a ni l'architecture institutionnelle (Trésor unique), ni le statut monétaire international (monnaie de réserve dominante), ni le consensus politique (mutualisation fiscale) qui permettent à la Fed de le faire sans déclencher une crise de confiance immédiate entre États membres. La zone euro a été conçue, dès l'origine, précisément pour empêcher ce type de monétisation généralisée — un choix de conception, pas une simple limite technique qu'on pourrait lever par une décision de la BCE seule.

*(expression qu'on a retrouvé en 2020 en France avec le "Quoi qu'il en coûte")

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