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L’échec politique et stratégique de Vladimir Poutine

En déclarant la guerre à l’Ukraine, le président russe a commis trois erreurs fondamentales.

Un des meilleurs connaisseurs de la Russie, l’historien français Alexandre Adler a vu dans l’invasion russe en Ukraine « la tragédie d’un homme qui est en train de se suicider politiquement. Poutine se pense beaucoup plus fort qu’il n’est et il est dans une espèce de rage impuissante qui le conduit au pire excès ». Pour le journal russe d’opposition Novaïa Gazeta, « la décision de “démilitariser” l’Ukraine relève du suicide. La guerre est une folie. La Russie ne peut pas gagner ».

Fondamentalement, le président Poutine a oublié qu’il vivait en 2022, et que le monde dans lequel il pense vivre n’existe plus.

Primo, Vladimir Poutine a oublié que la Russie fait partie de l’ONU dont la charte, signée le 26 juin 1945, exige que ses membres « règlent leurs différends internationaux par des moyens pacifiques » et qu’ils ne peuvent dans leurs relations avec d’autres pays « recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat ». La Russie a même signé en 1994 le Mémorandum de Budapest, accordant à l’Ukraine des garanties pour son intégrité territoriale. Poutine a lui-même signé en 2009 un traité international confirmant cet engagement.

Après le déploiement de 150.000 soldats russes à la fin de 2021, le président Joe Biden a été critiqué par les Européens et les Ukrainiens, estimant exagérées ses annonces d’une invasion de l’Ukraine par la Russie. Poutine avait d’ailleurs répété à plusieurs reprises qu’il n’envahirait jamais l’Ukraine. Le 24 février 2022, les chars russes ont commencé leur invasion. Joe Biden avait donc eu raison. Et Vladimir Poutine a menti. L’ancien secrétaire général de l’Otan Willy Claes a estimé que « Poutine a perdu toute crédibilité aux yeux du monde ».

Cette perte de crédibilité internationale s’est concrétisée le 2 mars 2022 lors de l’adoption d’une résolution par l’Assemblée générale de l’ONU condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le vote a été clair : sur les 193 pays membres, 141 ont voté pour, 5 contre (Russie et quatre dictatures : Biélorussie, Corée du Nord, Erythrée et Syrie) et 47 pays se sont abstenus ou n’ont pas participé au vote.

Secundo, Vladimir Poutine a oublié de voir une double réalité économique. D’une part il n’a pas compris que la mondialisation a fait entrer la Russie depuis plusieurs années dans un système économique global et interdépendant dans lequel la puissance militaire ne joue plus un rôle prépondérant. Les actions militaires unilatérales y sont devenues entièrement contre-productives. D’autre part, la réalité de la faiblesse structurelle de l’économie russe (1,75 % du PIB mondial contre 18 % pour l’Union européenne, soit le même niveau que l’Espagne ou les pays du Benelux) semble avoir échappé à Vladimir Poutine qui, à la suite des sanctions internationales, va entraîner son pays dans une crise majeure, aboutissant à l’appauvrissement de sa population. Cette faiblesse économique aurait plutôt dû l’inciter à coopérer pacifiquement avec son entourage.

Tertio, Vladimir Poutine a oublié de s’informer sur la montée puissante du facteur humain dans le monde. D’une part la sécurité humaine, le respect de la vie et des droits humains, l’aspiration à la démocratie et à la liberté d’expression, la solidarité entre les peuples doivent de plus en plus être pris en compte par les décideurs politiques partout dans le monde. D’autre part, l’émergence des réseaux sociaux et la multiplication des smartphones ont créé une autre mondialisation, celle de l’information et de la mobilisation des citoyens. Les images montrant les dégâts des bombes tombées sur les habitations, les morts de civils jonchant le sol et le regard apeuré de millions d’enfants et de leurs mères fuyant l’Ukraine resteront gravées dans les mémoires au sein de l’opinion publique mondiale. Avec une certitude : c’est Poutine qui en est responsable et c’est bien un criminel.

Vladimir Poutine voulait bloquer l’élargissement de l’Otan et diminuer sa puissance. Après l’invasion de l’Ukraine, la grande majorité de ses Etats membres ont annoncé de substantielles augmentations de leurs dépenses militaires, alors que l’ensemble des budgets actuels des Européens est déjà plus de quatre fois supérieur à celui de la Russie. Et si on ajoute les Etats-Unis, les Occidentaux ont des dépenses militaires seize fois plus importantes que celles de la Russie. De plus, le pouvoir d’attractivité de l’Otan s’est trouvé boosté, comme l’attestent les débats en Finlande et en Suède, pays neutres, qui se demandent s’ils ne devraient pas adhérer à l’Otan. Enfin, de nouvelles troupes sont déployées dans les pays de l’Otan proches de la Russie.

Méprisée par Vladimir Poutine parce que considérée comme faible, il a réveillé l’Union européenne qui a reconstitué son unité, en quelques jours après l’invasion russe en Ukraine. Elle a pris des décisions historiques en matière de sanctions contre la Russie, et elle prépare son renforcement en matière de défense et d’autonomie stratégique. Et son extension est remise à l’ordre du jour avec la demande d’adhésion « en urgence » de l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie.

Par ailleurs, Vladimir Poutine est fort contradictoire. Il a écrit en juillet 2021 un texte intitulé « Russie, Ukraine, un seul peuple », semblant être une déclaration d’amitié adressée à l’Ukraine. Quelques mois plus tard, il envoie ses troupes écraser le territoire de l’Ukraine et y tue des civils. En quelques jours, il a ainsi créé auprès des citoyens ukrainiens un sentiment anti-russe sans précédent.

Si Vladimir Poutine annonce prochainement qu’il a gagné la guerre en Ukraine, ce sera une victoire à la Pyrrhus. Tout ce qu’il aura pu « gagner » par la force n’aura aucune valeur dans le cadre juridique international. De plus le mal est fait, il a été tellement loin dans l’usage de la force qu’il ne pourra jamais être pardonné. Il doit donc s’attendre à se voir condamné par la Cour pénale internationale ou toute autre juridiction.

Hélène Carrère d’Encausse, une autre historienne française connaissant aussi parfaitement la Russie vient de déclarer qu’avec cette invasion russe de l’Ukraine, « Poutine s’est mis à dos toute la communauté internationale. Il n’avait aucun intérêt à entreprendre une opération qui s’avère catastrophique à tous points de vue. Sa légitimité a volé en éclats et cela ne se répare pas. C’est le début de la fin du système Poutinien. »

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