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REPowerEU : un plan à 300 milliards, un trou de 245

Le point de départ : la guerre et la panique gazière

Quand la Russie envahit l'Ukraine en février 2022, l'Europe découvre brutalement à quel point elle dépend du gaz russe pour se chauffer et faire tourner son industrie. Les prix s'affolent : le gaz naturel, qui coûtait entre 3 et 9 dollars par million de BTU (British Thermal Unit, l'unité de mesure standard de l'énergie contenue dans le gaz) avant la guerre, grimpe jusqu'à 70 dollars. Face à cette flambée, Bruxelles doit réagir vite. En mai 2022, la Commission européenne présente donc le plan REPowerEU, avec deux objectifs affichés : se débarrasser des combustibles fossiles russes d'ici 2027, et profiter de l'occasion pour accélérer la transition écologique - plus de renouvelables, plus d'efficacité énergétique.

Quatre ans plus tard, la Cour des comptes européenne - l'organe chargé de vérifier que l'argent de l'UE est bien dépensé - a fait ses comptes. Son verdict est contrasté : de vrais progrès sur la diversification du gaz, mais des failles sérieuses sur le financement, le déploiement des renouvelables et le pilotage général du plan.

Un trou de 245 milliards d'euros

Voici le premier problème, et le plus frappant. Pour atteindre les nouveaux objectifs climatiques européens tout en sortant du gaz russe, la Commission avait calculé qu'il faudrait mobiliser 300 milliards d'euros d'investissements supplémentaires d'ici 2030. L'outil principal prévu pour financer cet effort s'appelle la Facilité pour la reprise et la résilience (FRR) - c'est le grand fonds de relance européen mis en place après le Covid, dans lequel chaque État a inséré un chapitre spécial dédié à REPowerEU.

Le problème, c'est qu'en avril dernier, les États membres n'avaient engagé que 54,3 milliards d'euros dans ces chapitres. Cela représente à peine 18 % des 300 milliards visés. Sur cette somme, environ 25 milliards proviennent de subventions - financées principalement par la vente aux enchères de quotas de CO2 - et environ 30 milliards de prêts, mais seuls 8 pays sur 27 ont choisi d'emprunter via ce mécanisme. Quant aux fonds de cohésion ou de développement rural, qui auraient pu compléter l'ensemble, ils n'ont tout simplement pas été mobilisés.

Restent donc environ 245 milliards d'euros que la Commission espérait voir venir des investissements publics et privés nationaux. Or, dit la Cour, ni Bruxelles ni les États ne sont capables de prouver que cet argent a réellement été investi à la hauteur attendue. Autrement dit : on ne sait pas si ce trou a été comblé ailleurs, ou s'il est resté un trou.

La sortie du gaz russe : un vrai succès, mais pas entièrement grâce à REPowerEU

C'est le point positif du rapport. Les importations européennes de gaz russe sont passées de 152 milliards de mètres cubes en 2021 (45 % du total importé) à seulement 36 milliards en 2025 (12 %). Cette baisse a été compensée par davantage de gaz naturel liquéfié (GNL, c'est-à-dire du gaz refroidi et transporté par bateau plutôt que par gazoduc) et par des livraisons accrues venant des États-Unis et de Norvège. L'UE a même verrouillé cette tendance dans la loi, avec un règlement qui organise l'interdiction progressive des contrats de gaz russe, pour une sortie complète fin 2027.

Mais la Cour tempère : il ne faut pas tout attribuer à REPowerEU. Deux hivers doux (2022-2023 et 2023-2024) ont réduit les besoins de chauffage, et la flambée des prix a elle-même fait baisser la consommation, aussi bien chez les ménages que dans l'industrie. Autrement dit, une partie de la baisse serait venue de toute façon, plan ou pas. La Cour note aussi que la dépendance n'a pas totalement disparu : du pétrole russe continue d'entrer en Europe de façon détournée, via des pays tiers.

Les renouvelables : beaucoup d'argent dépensé, mais impossible à mesurer

REPowerEU visait à ajouter 103 gigawatts (GW, l'unité qui mesure la puissance de production électrique) de capacités solaires et éoliennes d'ici 2030. La Commission estime que la FRR pourrait contribuer à hauteur de 20 GW environ. Mais la Cour a voulu vérifier ce chiffre sur le terrain, et la déception est nette : sur 45 mesures consacrées aux renouvelables dans les chapitres nationaux, seules 12 avaient un objectif chiffré en mégawatts. Et ces 12 mesures, additionnées, ne représentent que 1,6 GW - à peine 1,6 % de l'objectif global. Les 33 autres mesures ne mesurent que l'argent dépensé ou les contrats signés, pas les installations réellement construites.

Il y a aussi un effet pervers du calendrier : comme la FRR impose de dépenser vite, les États ont privilégié le solaire photovoltaïque, plus rapide à installer, au détriment de l'éolien, freiné par des procédures d'autorisation longues et des problèmes d'approvisionnement en matériel.

Les réseaux électriques entre pays : le grand oublié

Un des objectifs de REPowerEU était de mieux relier les réseaux électriques des différents pays européens, pour que l'électricité circule plus facilement d'un bout à l'autre du continent. Ici, le bilan est particulièrement maigre : seules trois mesures concernent de vraies infrastructures transfrontalières, et l'une d'elles a même été annulée depuis. Pire, huit des dix pays qui avaient reçu une recommandation spécifique en 2023 pour renforcer ces connexions n'ont rien prévu du tout dans leur chapitre REPowerEU.

Pourtant, les statistiques officielles affichent 76 % de mesures « transfrontalières », bien au-dessus du seuil de 30 % exigé par le règlement. La Cour explique ce paradoxe par une définition beaucoup trop large : sont comptées comme « transfrontalières » des installations solaires purement nationales, ou des travaux d'isolation thermique, simplement parce qu'ils contribuent, de loin, à réduire la demande énergétique globale de l'UE. Le mot est donc vidé de son sens premier.

Des retards sur le terrain, et un suivi flou

Sur 27 projets concrets examinés directement en Belgique, en Italie, en Lituanie, en Pologne et en Roumanie, 18 - soit deux sur trois - accusaient déjà du retard. Autre lacune : les plans nationaux climat-énergie de chaque pays (les PNEC, c'est-à-dire les documents où chaque État détaille sa stratégie énergétique) ne sont pas bien reliés aux chapitres REPowerEU, ce qui empêche d'avoir une vision fiable des investissements privés réellement réalisés.

La défense de la Commission

Bruxelles, dans sa réponse jointe au rapport, rappelle que ce plan n'a jamais reposé sur la seule FRR, mais sur une combinaison voulue de plusieurs outils : autres financements européens, fonds nationaux, et surtout investissements privés censés couvrir l'essentiel des besoins. Elle affirme que la FRR a joué un rôle de catalyseur efficace, et qu'en avril dernier, 92 % des étapes prévues étaient en bonne voie ou déjà atteintes.

Ce qu'en conclut la Cour

Pour les auditeurs, ces chiffres ne suffisent pas à garantir que les ambitions initiales seront tenues. Ils recommandent trois choses : transformer les PNEC en véritables outils de pilotage complets, obtenir des données fiables sur le déficit de financement restant, et construire des indicateurs qui mesurent des résultats concrets - des mégawatts installés, des kilomètres de câbles posés - plutôt que le seul montant des dépenses engagées.

En somme, ce rapport raconte une histoire assez classique dans la fabrique des politiques publiques européennes : un objectif ambitieux annoncé dans l'urgence, un financement qui peine à suivre, et un système de suivi qui mesure davantage l'argent dépensé que les résultats obtenus sur le terrain.

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