6 Août 2026
Selon le ministre espagnol de l'Intérieur, 72 000 migrants au total sont entrés illégalement à Ceuta entre jeudi et vendredi derniers, dont 70 000 sont déjà retournés au Maroc.
L'afflux de dizaines de milliers de personnes dans cette enclave espagnole en Afrique du Nord a "mis à l'épreuve" notre "résilience", a reconnu le commissaire européen chargé des questions migratoires Magnus Brunner, "d'une part en termes de rapidité d'action, d'autre part en matière de solidarité, mais aussi dans notre capacité à résister à la désinformation", a-t-il déclaré.
"C'était une crise, mais heureusement, elle est désormais derrière nous", a-t-il affirmé à l'issue d'un échange informel entre les ministres de l'Intérieur des 27 pays de l'UE.
L'incident est clos : voilà le message que l'UE et ses Etats membres ont essayé de relayer après cette réunion d'urgence en visioconférence. Durant plus de trois heures, ces responsables sont revenus sur l'épisode qui a mis en lumière les fragilités de la coopération européenne sur les questions migratoires.
"Tous et toutes ont convenu que la question de l'espace Schengen n'était pas vraiment le problème, mais plutôt la solution", a affirmé le ministre de l'Intérieur Laurent Nunez devant la presse à l'issue de la réunion, regrettant les "dissensions" apparues après cette crise "puisqu'un certain nombre de pays qui pratiquent l'ingérence étrangère (...) savent utiliser les positions divergentes des uns et des autres pour finalement attaquer l'Union européenne", a-t-il dit, sans citer explicitement de pays.
Selon M. Nunez, tous les participants ont "déploré qu'à la faveur de la circulation d'un certain nombre d'images" sur la crise de Ceuta, "on ait eu un certain nombre d'ingérences informationnelles d'Etats étrangers qui ont utilisé ces images pour critiquer la politique de gestion migratoire de l'Union européenne, essayer de diviser les Etats membres entre eux".
Soulignant qu'"aucun Etat membre n'avait intérêt à la division et que tous avaient intérêt à la solidarité", le ministre a affirmé que ce qui a été dit lors de cette réunion était "de ce point de vue, (...) très rassurant", avec des "messages de grande solidarité".
"Tous les Etats membres, tous sans aucune exception, ont marqué leur solidarité avec l'Espagne. Ils ont salué la gestion qui avait été celle du gouvernement espagnol" ainsi que "la coopération remarquable avec le Maroc", a-t-il assuré.
Une démonstration d'unité qui contraste nettement avec les vives tensions apparues au plus fort de la crise. La semaine dernière, après l'épisode au cours duquel au moins 77 migrants ont perdu la vie côté espagnol et au moins 11 côté marocain, vingt-deux dirigeants de l'UE, emmenés par l'Italie, le Danemark, l'Allemagne ou la Hongrie avaient appelé dans une lettre commune l'Europe à continuer à défendre leur ligne de fermeté sur l'immigration.
Ce courrier, auquel la France ne s'est pas associée, était une réponse à une missive du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, dont le gouvernement défend une approche ouverte en matière migratoire, qui s'était emporté durant le week-end contre l'attitude "égoïste" de certains pays de l'UE ayant demandé d'exclure l'Espagne de l'espace Schengen.
A en croire les déclarations publiques, l'ambiance autour de toutes ces questions a été bien plus conciliante hier. Le Danemark, qui alertait la semaine dernière sur la menace qu'une "immigration incontrôlée" constituait pour l'Europe, s'est ainsi dit "très satisfait" de la réponse espagnole à Ceuta. Madrid a loué en retour le climat "constructif" de l'échange entre ministres.
Selon le compte rendu de la réunion, les Vingt-Sept ont toutefois souligné que la communication en période de crise "pourrait être améliorée" et "qu'elle devait être plus cohérente". Une façon feutrée, en langage diplomatique, de souligner que la coordination européenne sur ce dossier a été loin d'être optimale.
En ce qui concerne la France, M. Nunez a annoncé qu'il avait décidé de "renforcer" les contrôles terrestres à la frontière franco-italienne, en y multipliant par cinq le nombre de policiers et gendarmes. Cette "Force Frontière d'intervention rapide" devrait mobiliser à partir d'aujourd'hui "186 personnels supplémentaires", a-t-il précisé.
De son côté, le ministre espagnol de l'Intérieur a défendu l'action de son pays. "En aucun cas, l'espace Schengen n'a été compromis dans cette crise", a défendu M. Fernando Grande-Marlaska lors d'un point-presse à Madrid. "L'espace Schengen n'a jamais été en danger, pas même en danger minimal", a-t-il encore affirmé.
Ceuta, petit territoire de 84 000 habitants situé à la pointe nord du Maroc, bordant le détroit de Gibraltar, forme l'une des deux frontières terrestres entre l'Afrique et l'Europe (avec l'autre enclave espagnole de Melilla). Par dérogation, cette enclave n'appartient pas à l'espace Schengen. "Aucune personne ne peut se déplacer librement de Ceuta vers le continent. Il existe un contrôle effectif, car Ceuta relève d'un régime spécial depuis 1991", a rappelé M. Grande-Marlaska.
Le ministre a toutefois revu à la hausse le bilan des entrées illégales au cours de cette crise, porté à "72 000 personnes" alors que le dernier chiffre communiqué par l'exécutif à Madrid faisait jusque-là état de 50 000 migrants entrés illégalement sur le sol espagnol, dont "la quasi-totalité" était déjà repartie au Maroc.
Près d'un millier de mineurs non accompagnés sont restés à Ceuta, selon l'ONG Save the Children. Le gouvernement espagnol a annoncé hier une enveloppe "extraordinaire" de 25 millions d'euros destinée à leur prise en charge.
Lors de la réunion extraordinaire des ministres de l'Intérieur de l'UE, l'Espagne a demandé "la solidarité" des 26 autres Etats membres, au cours d'une discussion "constructive" et "évidemment nécessaire", selon M. Grande-Marlaska.
Dans ce contexte, le ministre a requis "la levée immédiate" des contrôles temporaires mis en place notamment par l'Italie à ses frontières maritimes et aériennes, en réponse à cette crise.
De son côté, un haut responsable marocain a rejeté toute défaillance du dispositif sécuritaire de son pays et tenté de renvoyer la responsabilité de la crise sur Madrid. Selon ce très haut responsable, qui s'est exprimé sous couvert d'anonymat lundi soir auprès de l'Agence France-Presse et de quelques autres médias, les autorités marocaines avaient alerté Madrid sur le risque posé par une récente décision de la Cour suprême espagnole stipulant que le renvoi immédiat d'un migrant ne s'appliquerait pas aux personnes arrivées par la mer. "On a expliqué que ce jugement allait nous créer un problème. Et il a créé un problème", a-t-il déclaré. "A aucun moment il n'existait de preuve, aucun rapport qui alertait sur l'ampleur (de) cet événement inédit", a démenti de son côté la porte-parole du gouvernement espagnol, Mme Elma Saiz.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez avait estimé vendredi que la crise migratoire alors en cours à Ceuta était liée à une rumeur lancée "par les mafias de trafiquants d'êtres humains", fondée sur une interprétation malhonnête de cette décision de justice.
Selon le haut responsable marocain, les échanges ont débuté avec la partie espagnole autour du "22-23 juillet, quand les réseaux commençaient à parler" de cette nouvelle décision. Il a soutenu qu'il n'y avait pas eu de défaillance du dispositif sécuritaire marocain. "C'est réducteur que de dire que le Maroc aurait dû juste utiliser la force pour les arrêter. C'est ne rien comprendre à ce phénomène", a-t-il estimé, affirmant que les forces de l'ordre ne pouvaient pas entrer en confrontation avec un tel nombre de personnes. "Ce n'est pas une responsabilité exclusive du Maroc de gérer ce phénomène", a-t-il insisté, affirmant que le coût de la gestion migratoire pour le royaume atteignait environ 500 millions d'euros par an.
Il a cependant assuré que Rabat et Madrid avaient agi "en partenaires fiables" et continuaient de travailler "en coordination parfaite" sur les questions migratoires. "Aujourd'hui, c'est à l'Espagne de trouver les réponses aux défis posés par ce jugement", a-t-il dit. "Cette réponse si exceptionnelle dans un laps de temps aussi court n'aurait pas été possible sans la collaboration du Maroc", a pour sa part relevé Mme SAIZ à Madrid.