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Wagner est mort, vive l'Africa Corps : ce que devient la machine russe, trois ans après Prigojine

Il y a trois ans jour pour jour, le 23 août 2023, un avion s'écrasait au nord de Moscou. À son bord, Evgueni Prigojine, le patron le plus tapageur de la galaxie militaire russe, mourait avec deux de ses plus proches lieutenants. Deux mois plus tôt, cet homme avait fait quelque chose d'inimaginable en Russie : il avait lancé ses colonnes de mercenaires vers le Kremlin, avant de se raviser à quelques heures de la capitale. Le message envoyé en retour, sous forme de crash aérien, ne laissait guère de doute sur son origine. Vladimir Poutine évoquera plus tard des « morceaux de grenade » retrouvés dans les corps, sans jamais autoriser d'enquête indépendante sur ce qui ressemble, à s'y méprendre, à une vengeance d'État.

Trois ans plus tard, que reste-t-il de Wagner ? La réponse tient en une phrase : le nom a disparu, l'outil a survécu, et il s'est même étendu. Voici comment.

Un patron mort, une structure reprise en main

La première chose à comprendre, c'est que Wagner n'a jamais été une entreprise privée au sens où on l'entend chez nous. Le groupe dépendait déjà largement de l'État russe avant même la mort de Prigojine — Poutine lui-même l'avait reconnu publiquement au moment de la mutinerie, en admettant que Moscou finançait l'organisation. Ce qui change après 2023, c'est que cette dépendance devient officielle, assumée, et surtout verrouillée.

Dès la mort de Prigojine, Poutine signe un décret obligeant tous les combattants des sociétés militaires privées russes à prêter serment à l'État. Puis, en 2024, le Kremlin annonce la création de l'Africa Corps, une structure rattachée cette fois directement au ministère russe de la Défense et supervisée par le GRU, le renseignement militaire. Sur le terrain, les hommes changent peu : plusieurs anciens chefs de guerre de Wagner, comme les officiers connus sous les noms de code « Kep », « Rusich » ou « Ratibor », rallient l'Africa Corps et poursuivent leurs missions, notamment au Mali. Selon les estimations disponibles, entre 70 et 80 % du personnel de la nouvelle structure serait d'anciens de Wagner.

Le fond n'a donc pas changé. Seule l'étiquette a sauté, et avec elle, le risque qu'un chef de guerre populaire — comme l'était Prigojine — puisse un jour redevenir une menace pour le pouvoir central. C'est là tout l'enseignement que Moscou a tiré de la mutinerie : mieux vaut une armée sans visage qu'un homme fort incontrôlable.

L'Afrique, nouveau terrain de chasse — mais pas de victoire

Sur le continent africain, l'Africa Corps n'a pas seulement pris la suite de Wagner : il a élargi son emprise. Là où Wagner concentrait ses forces sur une poignée de pays « historiques » — la Centrafrique, le Mali, la Libye —, la nouvelle structure s'est aussi implantée dans des pays qui ne sont pas en guerre, dans une logique différente : vendre de la protection à des régimes vieillissants qui craignent pour leur propre survie plus que pour leurs frontières. La Guinée équatoriale, où 200 soldats russes ont été déployés dès 2024 pour former l'armée locale, illustre bien ce nouveau créneau : moins « guerre contre le djihadisme » que « police d'assurance pour dictateur ».

Mais sur les fronts où l'Africa Corps combat réellement, le bilan reste maigre. Au Sahel, ni le Mali ni le Burkina Faso n'ont vu la victoire promise. Pire : depuis avril 2026, une coalition inédite entre les djihadistes du JNIM (la branche régionale d'al-Qaïda) et le Front de libération de l'Azawad, un mouvement touareg séparatiste, a lancé une vaste offensive coordonnée contre les positions maliennes et russes — jusqu'aux abords de Bamako et Kati, la garnison qui abrite le pouvoir militaire malien. Des villes reprises à prix fort par l'Africa Corps ces dernières années sont retombées aux mains des insurgés, dont Kidal, longtemps présentée comme la plus belle prise de guerre des Russes et de l'armée malienne. Un hélicoptère russe y a même été abattu avec son équipage.

Un élément permet de comprendre comment les djihadistes ont pu financer une offensive d'une telle ampleur : selon une évaluation des Nations unies révélée cet été, une rançon d'environ 50 millions de dollars, versée fin 2025 pour la libération d'otages détenus par des groupes liés à al-Qaïda, aurait largement contribué à armer et solder cette campagne, qui déborde désormais sur le Burkina Faso, le Niger, le Bénin et le Togo. Autrement dit : l'argent du crime organisé nourrit directement l'insurrection que les mercenaires russes sont censés combattre.

Ce blocage n'est pas propre au Mali. Depuis l'automne 2025, le JNIM asphyxie Bamako en incendiant les camions-citernes qui alimentent la capitale, provoquant pénuries de carburant, files d'attente interminables et fermetures d'écoles — pendant que la junte au pouvoir continue d'assurer au FMI qu'une reprise économique est en vue pour 2026. C'est un rappel utile : la présence de mercenaires russes n'a jamais suffi, en soi, à stabiliser un pays.

Une deuxième bataille, discrète celle-là : l'influence

Il existe un second front, moins visible que les combats, mais tout aussi révélateur de la manière dont Moscou opère en Afrique. Une enquête publiée en février 2026 par un consortium de médias — dont Forbidden Stories, le Dossier Center et le média panafricain The Continent — s'appuie sur plus de 1 400 pages de documents internes, transmis anonymement par un lanceur d'alerte. Ils révèlent que la branche « influence » de l'ancien empire Prigojine, surnommée en interne « la Compagnie » ou « Africa Politology », n'est pas passée sous le contrôle du ministère de la Défense comme le volet militaire, mais sous celui du SVR, le service de renseignement extérieur russe — l'équivalent de la DGSE.

Concrètement, cette structure emploie près d'une centaine de spécialistes de la communication et des réseaux sociaux, basés à Saint-Pétersbourg, qui ont été déployés entre 2024 et 2025 dans une vingtaine de pays : Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Libye, Soudan, mais aussi, plus loin du continent africain, en Argentine ou en Bolivie. Leur mission : façonner l'opinion publique contre l'ancienne puissance coloniale française, recruter des relais d'opinion locaux, et ouvrir des portes pour l'accès russe aux ressources minières et agricoles. Au Mali en particulier, le SVR se serait vu confier une mission plus offensive encore : collecter du renseignement sur les intentions militaires et politiques de la France et des États-Unis dans la région.

Ce partage des tâches — le GRU et le ministère de la Défense pour les armes, le SVR pour les cerveaux — donne une image plus complète de la stratégie russe : il ne s'agit pas seulement d'installer des soldats, mais de construire, pays par pays, une dépendance politique durable.

Et sur le front ukrainien, la disparition presque totale

Le paradoxe est frappant : c'est en Ukraine, là où Wagner s'était forgé sa réputation, que le groupe a le plus nettement disparu. À son apogée, fin 2022, les effectifs de Prigojine étaient estimés à 50 000 hommes, avec un rôle central dans la bataille meurtrière de Bakhmout — prise en mai 2023 au prix de pertes russes estimées jusqu'à 30 000 hommes. Un soldat engagé sur ce front, selon le patron de la CIA de l'époque, y survivait en moyenne vingt à trente minutes de combat.

Après la mutinerie, les vétérans de Wagner ont eu un choix simple : signer un nouveau contrat avec le ministère de la Défense ou une autre structure paramilitaire, ou partir. Très peu ont choisi de retourner au front ukrainien. Sur environ 8 000 combattants un temps stationnés en Biélorussie après la mutinerie, seule une poignée — de l'ordre de 500 — auraient accepté de repartir combattre en Ukraine. Deux semaines à peine après la rébellion, le Pentagone constatait déjà que Wagner ne combattait plus « de manière significative » sur ce théâtre.

Ce qu'il faut retenir

Trois ans après la mort de son fondateur, Wagner n'existe plus en tant que marque, mais son ADN a essaimé dans trois directions bien distinctes : une force militaire rebaptisée et recentrée sur l'Afrique, où elle peine à emporter des victoires décisives face à des insurrections djihadistes de plus en plus riches et coordonnées ; un appareil d'influence discret, désormais piloté par les espions plutôt que par les militaires ; et un vide presque total laissé sur le front ukrainien, qui aura été, paradoxalement, le tombeau opérationnel du groupe qui l'avait rendu célèbre.

Pour un pouvoir russe qui a payé cher, en juin 2023, la leçon d'une milice trop autonome, ce redéploiement éclaté a une vertu évidente : plus aucun homme, aussi charismatique soit-il, ne pourra revendiquer la totalité de cet héritage. C'est sans doute la victoire la plus durable que le Kremlin ait retirée de cette affaire.

Sources : 20 Minutes (23/08/2026) ; enquête Forbidden Stories / Dossier Center / The Continent / openDemocracy (février 2026) ; Nations unies ; Sofrep ; The Sentry ; Al Jazeera ; NBC News

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