Un Républicain de Guingamp
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Pourquoi les pays arabes ou musulmans ont refusé et refusent encore d'accueillir les palestiniens

C'est un constat particulièrement documenté, mais il n'y a pas juste une seule cause, mais en réalité un faisceau de raisons, qui se cumulent selon les pays.

La mémoire du précédent jordanien : Septembre noir (1970)

C'est la raison la plus structurante et la moins souvent expliquée en Europe. Après 1948 et surtout après 1967, des centaines de milliers de réfugiés palestiniens se sont installés en Jordanie, où l'OLP a fini par constituer un État dans l'État, avec ses propres forces armées. En 1970, cette situation a débouché sur une guerre civile ouverte entre l'armée jordanienne et les factions palestiniennes armées, qui a fait plusieurs milliers de morts et failli renverser la monarchie hachémite. La Jordanie en a tiré une leçon durable : accueillir massivement des réfugiés palestiniens en âge de porter les armes revient, à terme, à importer un conflit et une contestation du pouvoir en place. Aujourd'hui encore, les Palestiniens ou leurs descendants représentent probablement plus de la moitié de la population jordanienne, ce qui rend la monarchie hachémite structurellement vulnérable à toute vague supplémentaire.

La crainte de pérenniser l'occupation en « réglant » le problème ailleurs

C'est l'argument que l'Égypte et la Jordanie ont mis en avant très explicitement lors des propositions de déplacement des habitants de Gaza en 2025 : accepter d'accueillir massivement les Palestiniens reviendrait, de leur point de vue, à permettre à Israël de vider le territoire de sa population sans jamais avoir à répondre de l'occupation ni à négocier un État palestinien — autrement dit, transformer un déplacement de guerre en solution démographique définitive. Le roi Abdallah II a ainsi affirmé que la position ferme de la Jordanie était de maintenir les Palestiniens sur leurs terres et de leur permettre d'obtenir leurs droits légitimes, conformément à la solution à deux États, tandis que le président Sissi a qualifié tout déplacement forcé d'injustice à laquelle l'Égypte ne prendrait pas part. Cinq pays arabes (Égypte, Jordanie, Émirats, Arabie saoudite, Qatar) ont rejeté collectivement l'idée en 2025.

Le précédent libanais

Le Liban a accueilli plusieurs centaines de milliers de réfugiés palestiniens à partir de 1948, parqués dans des camps (Sabra, Chatila, Ain el-Helweh) qui sont devenus des zones de non-droit échappant largement au contrôle de l'État libanais, et un facteur majeur du déclenchement de la guerre civile libanaise (1975-1990), l'OLP y ayant elle aussi constitué une quasi-souveraineté armée avant d'en être chassée par Israël en 1982. Le Liban, déjà fragilisé par son propre équilibre confessionnel, refuse toute naturalisation des réfugiés palestiniens de peur de rompre l'équilibre démographique entre communautés.

Le refus égyptien spécifique au Sinaï

L'Égypte redoute particulièrement qu'une installation massive de Palestiniens dans le Sinaï ne s'accompagne d'un transfert du militantisme armé de Gaza sur son propre territoire, dans une région déjà instable où l'armée égyptienne combat depuis des années des groupes djihadistes affiliés à Daech. Sissi a lui-même reconnu publiquement, selon des propos rapportés, qu'il serait techniquement simple d'installer des Palestiniens dans le Sinaï, mais que le vrai obstacle serait de convaincre l'opinion publique égyptienne elle-même d'accepter cette idée.

Le droit au retour comme principe politique non négociable.

Enfin, un facteur souvent sous-estimé : accueillir durablement des réfugiés palestiniens comme citoyens à part entière reviendrait, aux yeux de nombreux gouvernements arabes, à acter leur renoncement de facto au droit au retour inscrit dans la résolution 194 de l'ONU — un principe que ces mêmes gouvernements défendent officiellement au nom des Palestiniens, alors même qu'ils ne souhaitent pas, concrètement, les intégrer chez eux. Il y a là une forme de contradiction structurelle, souvent relevée par les Palestiniens eux-mêmes : soutien rhétorique fort à la cause, mais réticence tout aussi forte à en assumer le coût humain et sécuritaire.

Le point commun à ces cinq raisons : ce n'est presque jamais un rejet fondé sur l'identité palestinienne elle-même, mais une évaluation par ces États de leur propre stabilité intérieure et de la manière dont l'accueil de populations déplacées a, par le passé, directement menacé leurs équilibres politiques et sécuritaires internes.

Mais au-delà des images de soutien…

Le vrai fond du problème n'est pas seulement démographique ou humanitaire, il est politico-idéologique :

Le Hamas est une émanation des Frères musulmans, et c'est précisément ce qui rend la plupart des régimes arabes hostiles — bien plus que la simple crainte d'un afflux de réfugiés.

Le cas égyptien est le plus parlant

L'Égypte a construit et renforcé, depuis 2009 et surtout depuis 2013-2014, un mur en béton armé le long de sa frontière avec Gaza — la seule frontière arabe où aucun camp de réfugiés palestiniens n'a jamais été autorisé, contrairement au Liban, à la Jordanie ou à la Syrie.

Ce n'est pas un hasard de calendrier : c'est en juillet 2013, après le renversement par l'armée du président Mohamed Morsi — issu des Frères musulmans, seule période où l'Égypte avait laissé la frontière relativement ouverte — que Le Caire a durci sa position de façon permanente. Le maréchal Sissi, qui a pris le pouvoir en éliminant les Frères musulmans égyptiens, considère le Hamas comme une extension directe de son propre ennemi intérieur. Ouvrir la frontière reviendrait, à ses yeux, à laisser entrer dans le Sinaï — déjà en guerre contre des groupes jihadistes affiliés à Daech depuis une décennie — des militants idéologiquement proches de la confrérie qu'il a écrasée chez lui.

Les autorités égyptiennes ont explicitement justifié le mur par la volonté de contenir les tunnels utilisés, selon elles, pour faire passer armes et combattants susceptibles de déstabiliser le Sinaï, après plusieurs attentats meurtriers contre son armée.

La Turquie, c'est l'inverse en apparence, la même logique de fond

Erdoğan est historiquement proche des Frères musulmans et accueille d'ailleurs des cadres du Hamas à Istanbul — donc son blocage n'est pas idéologique de la même manière que celui de l'Égypte.

Mais… concrètement : la Turquie n'a jamais proposé d'accueillir de flux significatif de réfugiés palestiniens sur son sol : le soutien turc reste rhétorique et diplomatique (accueil de dirigeants, discours, ruptures commerciales symboliques avec Israël), pas un engagement d'accueil de population.

La Turquie gère déjà plus de 3 millions de réfugiés syriens, une charge devenue un poison politique interne majeur (montée de l'extrême droite anti-migrants, tensions sociales) — Ankara n'a aucune intention d'ouvrir un second front migratoire alors que le premier lui coûte déjà cher électoralement.

Et au Maghreb ?

L'Algérie est le pays le plus engagé symboliquement : premier État à avoir reconnu la Palestine dès 1988 (la déclaration d'indépendance palestinienne a d'ailleurs été proclamée à Alger), deuxième pays après l'Iran à soutenir le Hamas après le 7 octobre 2023, financement de la reconstruction, plaidoirie aux côtés de l'Afrique du Sud devant la CIJ.

Mais cet engagement reste diplomatique et financier — chèques, tribunes internationales — jamais un engagement d'accueil de population sur le sol algérien.

Le Maroc affiche un soutien plus feutré, compliqué par sa normalisation avec Israël dans le cadre des accords d'Abraham (2020) et par la rivalité avec Alger, qui instrumentalise largement la cause palestinienne contre Rabat sur le dossier du Sahara occidental — ce qui en dit long sur la fonction géopolitique interne de cette cause, plus que sur un projet d'accueil réel.

La Tunisie a une histoire plus ancienne et plus concrète : elle a accueilli le siège de l'OLP à Tunis après son expulsion du Liban en 1982, et Bourguiba y avait fait une vraie question de politique intérieure — mais ce fut une élite politique en exil, pas une population civile de masse, et cet épisode reste isolé dans la région. La Libye, elle, est un État failli depuis 2011, sans autorité centrale stable capable ni de fermer ni d'organiser un accueil — la question ne s'y pose même pas en ces termes, le pays sert plutôt de zone de transit chaotique pour toutes sortes de flux migratoires.

Plus à l'est ?

Le Yémen est dans une situation comparable à la Libye : État effondré depuis la guerre civile de 2014-2015, divisé entre plusieurs autorités rivales (gouvernement reconnu, houthis soutenus par l'Iran), sans capacité administrative à accueillir qui que ce soit. Les houthis affichent un soutien militant très visible à la cause palestinienne (frappes sur Israël, sur la mer Rouge), mais c'est une posture guerrière alignée sur l'axe iranien, pas une politique d'accueil — le Yémen est lui-même un des plus gros foyers de déplacés internes et de crise humanitaire au monde.

L'Iran n'a jamais accueilli de réfugiés palestiniens et ne l'a jamais proposé — ce qui est cohérent avec sa politique : Téhéran soutient la cause palestinienne comme cause idéologique et instrument de politique étrangère (financement du Hamas et du Hezbollah, discours anti-israélien constant depuis 1979), pas comme obligation d'accueil humanitaire : le soutien iranien est un soutien par procuration (groupes armés), jamais par accueil de population civile.

L'Irak est le cas le plus révélateur du double discours régional, car il montre ce qui arrive concrètement aux Palestiniens accueillis quand le vent tourne.

Sous Saddam Hussein, l'Irak affichait un soutien appuyé à la cause palestinienne et hébergeait environ 30 000 Palestiniens, souvent avec des conditions administratives plus favorables que d'autres populations. Après la chute du régime en 2003, ce même statut privilégié s'est retourné contre eux : perçus comme des soutiens de l'ancien régime, ils sont devenus des cibles de meurtres, d'enlèvements et d'exactions communautaires.

Plus des deux tiers ont dû fuir le pays — et fait révélateur, la Syrie et la Jordanie, qui accueillaient sans difficulté les réfugiés irakiens de la même crise, ont refusé d'ouvrir leurs frontières à ces mêmes Palestiniens venus d'Irak, qui se sont retrouvés bloqués pendant des années dans des camps de fortune à la frontière, avant d'être finalement réinstallés... au Chili, au Brésil, en Islande et en Suède.

Des chercheurs qui ont étudié ce cas (Cairn, revue Confluences Méditerranée) concluent explicitement que l'accueil ou le rejet des réfugiés palestiniens dans la région ne répond pas à une logique humanitaire constante, mais fonctionne comme une carte politique mobilisée ou écartée selon les intérêts intérieurs et extérieurs de chaque État à un moment donné — ce même travail relève que l'Iran, l'Égypte et l'Arabie saoudite avaient eux aussi fermé leurs frontières aux réfugiés irakiens après 2003, alors qu'ils les avaient accueillis auparavant.
 

L'Inde, une situation complexe

C'est un cas à part, très différent du reste de la liste — et c'est justement révélateur, car elle a la plus grande minorité musulmane du monde (autour de 200 millions d'habitants) et pourtant sa politique étrangère s'en détache presque entièrement.

Le tournant historique.

L'Inde a longtemps incarné le soutien pro-palestinien le plus constant hors monde arabe : premier pays non arabe à reconnaître l'OLP comme représentant légitime du peuple palestinien (1974), premier pays non arabe à reconnaître l'État de Palestine dès sa proclamation en 1988.

Nehru avait délibérément maintenu la distance avec Israël — reconnaissance dès 1950, mais sans relations diplomatiques complètes avant 1992 — en partie par crainte de la réaction de la minorité musulmane indienne s'il se rapprochait de Tel-Aviv, et en partie pour des raisons de realpolitik : dépendance au pétrole arabe, exportation de main-d'œuvre vers le Golfe, posture anticolonialiste de leader du mouvement des non-alignés.

Le basculement Modi, depuis 2014.

C'est un renversement quasi complet, mais mené avec méthode : Modi a d'abord multiplié les visites dans les pays du Golfe (Émirats, Arabie saoudite, Iran, Qatar) et reçu Mahmoud Abbas en grande pompe à New Delhi, avant d'assumer, une fois ce terrain "balisé", une proximité ouverte avec Israël — premier chef de gouvernement indien à s'y rendre, en 2017, sans même respecter l'étape protocolaire quasi obligatoire d'un passage par les territoires palestiniens.

Depuis, l'Inde s'abstient régulièrement aux votes de résolutions de l'ONU sur la Palestine, et Modi a été l'un des tout premiers dirigeants mondiaux à condamner l'attaque du 7 octobre 2023.

Pourquoi, malgré 200 millions de musulmans indiens ? Deux logiques convergentes, documentées par les chercheurs qui suivent ce dossier :

  • Une convergence idéologique entre le nationalisme hindou (BJP, Hindutva) porté par Modi et le nationalisme porté par la droite israélienne actuelle : les deux mouvements construisent une identité nationale majoritaire face à une minorité religieuse perçue comme menaçante — pour l'un les musulmans indiens, pour l'autre les Palestiniens. Des chercheurs parlent explicitement d'une convergence de deux ethno-nationalismes.
  • Un partenariat stratégique très concret : Israël est devenu le fournisseur d'armement et de technologie sécuritaire majeur de l'Inde, un atout décisif dans sa rivalité avec le Pakistan — l'aide militaire israélienne remonte même à la guerre de Kargil en 1999. Ce partenariat de défense pèse aujourd'hui bien plus lourd, dans le calcul stratégique indien, que la solidarité confessionnelle avec sa propre minorité musulmane.

La conséquence intérieure, et c'est ce qui distingue vraiment l'Inde des autres pays précités : ce rapprochement s'accompagne d'une tension communautaire réelle. Ce basculement a nourri, selon plusieurs analyses, une campagne de désinformation portée par des nationalistes hindous sur les réseaux sociaux, ciblant la minorité musulmane indienne avec des discours islamophobes, en marge du soutien affiché à Israël.

Autrement dit, en Inde, la question palestinienne n'est plus un sujet de politique étrangère neutre : elle est devenue un marqueur de la polarisation identitaire interne du pays — l'inverse presque exact de la logique observée dans le monde arabe, où la cause reste un langage commun même quand elle sert des rivalités entre régimes.

Le Pakistan et l'Afghanistan

Ce sont d'ailleurs des cas presque inversés : ce sont eux-mêmes des pays structurellement submergés par une crise de réfugiés — plus de 1,3 million d'Afghans hébergés au Pakistan depuis des décennies, avec des vagues d'expulsion massive côté pakistanais depuis 2023 (annulation de centaines de milliers de titres de séjour). Le Pakistan expulse en ce moment même les Afghans qu'il héberge de longue date ; il est structurellement incapable, politiquement et matériellement, d'envisager un nouveau flux venu de Palestine. Leur soutien à la cause palestinienne est réel et ancien (le Pakistan ne reconnaît pas Israël depuis sa création), mais c'est un soutien diplomatique de principe — jamais traduit en offre d'accueil, faute de lien géographique et faute de moyens.

L'Azerbaïdjan

C'est un cas particulier et presque à contre-courant : c'est l'un des rares pays à majorité musulmane à entretenir une relation stratégique étroite avec Israël (fournisseur pétrolier, partenaire militaire et technologique majeur, notamment dans le conflit contre l'Arménie), ce qui limite structurellement toute posture de soutien appuyé à la cause palestinienne — Bakou reste largement en retrait sur ce dossier, précisément à cause de cette alliance.

L'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan et le Turkménistan

Ce sont des cas de désintérêt géopolitique plus que de refus actif : ex-républiques soviétiques d'Asie centrale, sans lien historique, migratoire ni frontalier avec le Proche-Orient, elles votent en général aux Nations unies dans le sens des résolutions pro-palestiniennes classiques (héritage diplomatique soviétique constant sur ce dossier), mais sans engagement concret, sans financement notable, sans mobilisation d'opinion publique comparable à ce qu'on observe en Algérie ou en Tunisie. Ce sont des régimes très centrés sur leurs préoccupations régionales immédiates — l'eau, la sécurité aux frontières afghanes, l'équilibre avec la Russie et la Chine — pour lesquels la Palestine est un non-sujet, ni positif ni négatif.

Le fil rouge, donc, au-delà de la solidarité de façade :

Le déterminant n'est presque jamais la solidarité envers les Palestiniens en tant que tels — elle est réelle et sincère dans une bonne partie des opinions publiques arabes, ce que montrent les convois de volontaires tunisiens et algériens partis vers Rafah en 2025.

Le déterminant, côté États, est systématiquement le calcul de stabilité intérieure : peur d'importer une contestation islamiste (Égypte), peur de rompre un équilibre communautaire déjà fragile (Liban), peur de réveiller un précédent historique traumatique (Jordanie), incapacité matérielle d'un État failli (Libye, Yémen), ou volonté de garder la cause palestinienne comme un levier diplomatique extérieur plutôt que comme une charge intérieure (Algérie, Iran, Golfe).

C'est cette dissociation systématique entre le registre du discours et le registre de l'action qui explique ce que tout visiteur de pays arabe constatera de visu : aucun interlocuteur politique, dans aucun de ces pays, n'est prêt à transformer le soutien verbal en accueil réel — ni en petit nombre, ni en grand nombre

  • Les régimes arabes (Égypte, Émirats, Arabie saoudite) craignent le Hamas et les Frères musulmans comme un vecteur de contestation islamiste de leur propre pouvoir — bien plus qu'ils ne craignent les réfugiés en tant que tels. C'est une hostilité de nature politique interne, pas de solidarité envers Israël.
  • Les monarchies du Golfe financent volontiers la reconstruction de Gaza à distance (chéquier), précisément parce que cela leur permet d'afficher leur soutien à la cause palestinienne sans jamais avoir à gérer une population sur leur sol.
  • Les pays ayant déjà vécu l'expérience d'un accueil massif (Jordanie, Liban) en gardent une méfiance sécuritaire durable et documentée par leur propre histoire (1970, 1975-1990).
  • La Turquie, malgré une proximité idéologique réelle avec le Hamas, adopte une posture de soutien purement diplomatique et rhétorique, sans jamais transformer ce soutien en engagement d'accueil concret — ce qui expose une forme de double discours assez générale dans la région : défendre la cause à la tribune, refuser d'en assumer le coût humain chez soi.
  • Les pays "musulmans mais pas trop" : en Asie-mineure, trop éloignés géographiquement et qui ne prennent jamais formellement partie par désintérêt plus que par conviction.
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