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Carte blanche à Nicolas Baverez : L'agriculture, richesse des nations

Nicolas Baverez est économiste et historien (publié dans le journal "Le Monde", le 22 Avril 2008)

L'économie mondialisée est fertile en surprises. Alors que la crise financière née à l'été 2007 se transforme en un effondrement du crédit, prend corps un choc alimentaire. Les prix agricoles ont connu une hausse moyenne de 35 % en un an, qui atteint 120 % pour les céréales et 80 % pour le riz. Avec deux conséquences. D'un côté, des émeutes de la faim sur tous les continents - de Haïti aux Philippines en passant par la Côte d'Ivoire et le Sénégal, le Maroc et l'Egypte, le Yémen et l'Ethiopie, la Thaïlande et l'Indonésie - et une situation d'urgence qui touche 100 millions de personnes. De l'autre, la remontée de barrières protectionnistes sous la forme de quotas ou de taxes d'exportation en Argentine, en Ukraine, en Egypte, en Inde ou au Vietnam. La planète redécouvre brutalement que l'agriculture reste un secteur stratégique. Pourtant, le simple rappel que l'économie moderne est née de l'agriculture, à travers la première modélisation des échanges effectuée par François Quesnay et les physiocrates, aurait dû mettre en garde contre le désintérêt envers le marché des biens agricoles, tant dans les pays développés que dans les stratégies de développement.

Plusieurs raisons convergent pour expliquer l'explosion des prix agricoles. La plus régulièrement avancée est conjoncturelle : il s'agit du déplacement des fonds spéculatifs des marchés financiers et de l'immobilier vers les matières premières. Les autres sont structurelles et donc durables. La population mondiale croît (9 milliards d'hommes en 2050) et s'enrichit, notamment dans les pays émergents où la consommation alimentaire se diversifie. Dans le même temps, l'industrialisation et l'urbanisation entraînent une diminution des terres cultivables (- 3 % par an en Chine). Les investissements - donc la productivité - ont été insuffisants au cours du long cycle de baisse des prix relatifs. Le réchauffement climatique aggrave les sécheresses, voire la désertification (en Afrique, mais aussi en Australie, qui voit s'effondrer sa production de céréales et de riz), tandis que se multiplient les catastrophes naturelles.

Enfin, les politiques publiques ont aggravé la pénurie : depuis 1992, 10 % des surfaces ont été mises en jachère dans l'Union européenne. Plus de 100 millions de tonnes de céréales ont été dévolues à l'essor des biocarburants. Et les politiques de développement ont sacrifié le secteur agricole au profit de l'industrie et des services.

Seule une nouvelle révolution verte peut nourrir 9 milliards d'hommes en assurant un revenu décent aux agriculteurs - qui représentent les trois quarts des pauvres - et en évoluant vers des pratiques plus respectueuses de l'environnement. Il est d'autant plus important de ne pas se tromper sur ses principes.

Les marchés ne s'autorégulent pas plus en matière agricole qu'en matière financière, et l'intervention des pouvoirs publics est légitime pour répondre aux situations d'urgence, fixer des normes, réguler la concurrence. Mais l'agriculture relève clairement du marché. Et la solution de la crise alimentaire doit être pensée en termes de production, d'investissement, d'innovation, non pas de protectionnisme, de subvention, de contrôle des stocks et des prix. Ce pour trois raisons : les prix de marché sont la meilleure manière d'augmenter l'offre, de lutter contre la pauvreté et d'enrayer l'exode rural. Le protectionnisme agricole paupérise les consommateurs tout en bridant la production et les gains de productivité. Enfin, les barrières aux échanges, du fait de l'étroitesse des échanges internationaux (17,2 % des productions de blé, 12,5 % de maïs et 7 % de riz), renforcent les pénuries et la hausse artificielle des prix.

L'Europe est en première ligne dans cette crise. Malthusianisme, subvention et protection sont en effet les trois mamelles de son agriculture. A l'heure du bilan de santé de la politique agricole commune (PAC), il est urgent de remettre en culture les 3,5 millions d'hectares gelés, de repenser l'agriculture en termes de production économique et non d'entretien des paysages, de démanteler les subventions à l'exportation qui créent des distorsions considérables au détriment des pays émergents. Un renforcement de la préférence communautaire n'a pas de sens au moment où les prix de marché sont au plus haut. En revanche, une réelle priorité devrait s'attacher à l'harmonisation des normes - sanitaires notamment - au sein du grand marché.

La France a tout à gagner à la réhabilitation de la dimension économique de l'agriculture et à son insertion dans le marché mondial. Elle dispose d'atouts décisifs. Alors même que ses parts de marché à l'exportation ne cessent de se dégrader, que son industrie décline en raison d'un positionnement défectueux, que son commerce extérieur accumule les déficits (40 milliards d'euros), elle a dégagé un excédent agroalimentaire de 9,1 milliards d'euros en 2007. Au point que l'agriculture s'affirme pour l'heure comme le premier avantage comparatif du pays. D'où l'importance de faire le choix de l'ouverture et de l'innovation. Cela passe par la réglementation mais non par l'interdiction de fait des OGM, sauf à bloquer la recherche biovégétale et à provoquer le déclassement à terme des pôles d'excellence agroalimentaires français. Il n'existe pas d'activité condamnée en agriculture, mais seulement des modèles, des technologies, des organisations ou des pratiques périmés. La France ne doit pas rater la révolution agricole du XXIe siècle.

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