16 Juin 2026
Jamais les lobbys n'avaient autant dépensé au sein des institutions européennes. Selon un rapport de deux ONG, Corporate Europe Observatory et LobbyControl, les 173 plus grosses organisations, déclarant un budget annuel de plus d'un million d'euros, ont déclaré 381,75 millions d'euros de coût estimé en 2026, pour des dépenses. Cela représente une hausse de 49 % par rapport à 2020 (256,24 millions d'euros) quand le nombre d'organisations déclarant un budget supérieur à un million d'euros annuel n'a augmenté que de 30 %.
Pour réaliser cette étude, les deux associations ont utilisé la base de données de LobbyFacts, qui collecte quotidiennement les informations publiques du Registre européen de transparence des représentants d'intérêts dans lequel sont déclarés, entre autres, les coûts estimés, le nombre de lobbyistes déclarés ou encore les rendez-vous avec des représentants des institutions.
Notons que le rapport exclut de son analyse 17 organisations dont il estime leurs dépenses surévaluées au vu de leur nombre de rendez-vous particulièrement bas, de l'absence de bureau à Bruxelles ou de leur faible nombre de lobbyistes. A l'inverse, d'autres n'ont pas été intégrées aux 173 plus grosses organisations, bien que leurs dépenses semblent être sous-évaluées, comme Danone qui ne déclare que 50 000 €, Renault (300 000 €) ou encore Coca-Cola Company (500 000 €).
La hausse des dépenses des organisations lobbyistes a été largement portée par celles de la "Big Tech", dont les plus grosses dépensent à elles seules, 73 millions d'euros par an, 57,8 % de plus qu'en 2020, indique le rapport.
Sans surprise, ce sont des membres des GAFAM qui arrivent en tête, avec Meta (10 millions d'euros, soit une hausse de 135 % par rapport à 2020), Amazon (9 millions €, +414 %), Apple (8 millions €, +300 %) et Microsoft (7 millions €, +40 %). Seul le Conseil européen de l'industrie chimique (10 millions €, -4,76 %) a réussi à s'immiscer dans les cinq entreprises les plus dépensières sans faire partie des GAFAM. Google, qui a vu ses dépenses chuter en six ans, arrive en 12e position avec 5,5 millions de dépenses, contre 8 millions en 2020 (-31,25 %).
Le secteur bancaire et financier, en tête des dépenses en 2020, reste à un niveau très élevé, avec plus de 66 millions € de dépenses (+17,49 % par rapport à 2020) porté par l'Association des marchés financiers en Europe (6 millions € de dépenses estimées), juste devant la Fédération bancaire européenne (4 millions €), la Fédération bancaire française (3,5 millions €) et l'Association fédérale des banques publiques allemandes (3 millions €).
Dans un contexte de guerre en Iran, les géants de l'énergie tentent d'influencer au maximum les institutions européennes et dépensent 52 millions € annuels selon le rapport, avec la compagnie britannique Shell en tête (4,5 millions €) et le lobby FuelsEurope, qui "représente l'industrie européenne des carburants et des produits des chaînes de valeur industrielles" et dont les membres sont, entre autres, ExxonMobil, TotalEnergies, ENI et même la compagnie russe Lukoil, selon sa propre fiche du registre de transparence de la Commission européenne. Hydrogen Europe est l'organisation dont le budget a le plus augmenté en six ans, passant de 350 000 € en 2020 à 4,5 millions € en 2026, soit une augmentation de 1185,71 %.
Derrière ces trois plus grosses industries viennent celle de la chimie (46,5 millions €, +112,5 %), tous les secteurs (32,5 millions €, + 15,38 %), de la pharmaceutique (26,5 millions €, + 75 %), de la manufacture (17,75 millions €, +150 %), de l'automobile (13,5 millions €, -28,57 %), du tabac (8,5 millions €, +50 %), du transport et de la logistique (7,5 millions €, + 25 %), du service (7 millions €, - 14,29 %), du métal et des mines (4,5 millions €, +100 %), de l'agroalimentaire (4 millions €, +1,05 %) et de la défense (3,25 millions, + 0,85 %).
Un contexte international favorable aux lobbies
Cette hausse des dépenses se traduit également par une augmentation du nombre de rendez-vous entre des lobbyistes et des membres de l'Union européenne. Selon un article de Table.media, "le volume de réunions entre les entreprises et les membres des cabinets des commissaires européens a été le plus élevé en 2025 [depuis 2014, date du début des relevés]", dont 40 % avec des représentants d'entreprises directement. Selon les deux ONG, c'est la cause et la conséquence de l'engagement de la présidente de la Commission européenne Ursula von der LEYEN, "en faveur d'une prétendue 'compétitivité' au service de l'industrie, ainsi que d'un programme de déréglementation". En revanche, les ONG sont de moins en moins présentes au sein des instances, la part des réunions avec les membres des cabinets étant passé de 22 % sous le premier mandat de Mme Ursula von der LEYEN à 16 % sous le deuxième.
D'une manière générale, les organisations profitent du contexte international pour pousser leurs propositions au sein des instances européennes. Selon le rapport, les lobbies de la tech ont profité de l'arrivée du président américain, M. Donald TRUMP, et de la pression que le gouvernement américain mettait sur les règles numériques de l'Union européenne, pour intensifier leur lobbying. Le même phénomène s'est observé pour l'industrie de l'énergie : depuis le début de la guerre en Iran, Fuelseurope a rencontré à sept reprises des membres des instances, dont un rendez-vous le 12 mars avec M. Maciej CISZEWSKI, chef d'unité de la direction générale de l'Energie, sur "les implications énergétiques de la situation au Moyen-Orient".
Pour les deux ONG, si l'étude de ces données permet d'avoir une idée globale des rapports de forces au sein des institutions européennes, elle ne permet pas d'avoir une vision précise. Le registre de transparence, étant rempli par les organisations elles-mêmes, peut être imprécis, voire faussé, à l'instar des dépenses sur-évaluées ou sous-évaluées, citées plus tôt. Le cas de Danone est révélateur, mais également celui du deuxième groupe industriel italien, Leonardo, spécialisé dans l'armement et l'aéronautique, qui ne déclare pas plus de 400 000 € de dépenses mais emploie 7 lobbyistes à temps plein et a tenu plus de 100 réunions avec la Commission européenne depuis 2014. Pour éviter ces dérives, le rapport préconise de rendre l'inscription à ce registre obligatoire, assortie d'une vérification des données et de la mise en place de sanctions si ce n'est pas respecté.