Le fait religieux en entreprise se banalise et les tensions s'exacerbent, tels sont les principaux enseignements de la onzième édition du baromètre du fait religieux en entreprise, présenté ce matin par l'Institut Montaigne.
Si nombre de salariés observaient déjà des faits religieux au travail les années précédentes (71,3 % en 2024), la tendance "se confirme", indique à "La Correspondance économique", M. Lionel HONORE, professeur des universités en sciences de gestion à l'Institut d'administration des entreprises de Tours, directeur de l'Observatoire du fait religieux en entreprise, et auteur du baromètre.
Désormais ils sont près de 80 % à déclarer en repérer, régulièrement ou occasionnellement, soit le niveau le plus fort depuis que cela est mesuré.
- Et le premier d'entre eux n'est autre que le port visible de signes religieux, cité par la moitié des répondants, alors qu'ils n'étaient que 34 % à en parler il y a deux ans.
- Viennent ensuite les demandes d'absence et d'aménagement du temps de travail, là encore, de plus en plus fréquemment citées (29 % des répondants, contre 27 % en 2024),
- puis la prière pendant le temps de pause (13 %),
- le refus de serrer la main à des femmes (8 %),
- le prosélytisme (7 %),
- le refus de réaliser des tâches (6 %),
- ou encore le refus de travailler avec une femme (6 %),
- la publication de contenu religieux dans des canaux de messageries d'entreprise (5 %)
- ou des demandes de menus confessionnels (5 %).
"Les situations problématiques, c'est toujours les hommes", selon M. HONORE
L'autre enseignement de ce baromètre est que le fait religieux se rajeunit et se féminise. Alors qu'il était jusque-là davantage l'apanage des hommes, la tendance s'inverse cette année.
"En 2026, 31 % des situations repérées par les répondants à l'enquête sont liées à des femmes et 26 % à des hommes", note l'étude.
"Il y a de plus en plus l'idée de montrer la religion, de montrer son engagement religieux, sa pratique, qui est définie comme une part de son identité", souligne M. HONORE.
Pour autant, "les situations problématiques c'est toujours les hommes", indique l'auteur du baromètre. Alors que pour les femmes il s'agit plutôt de montrer son appartenance via le port de signes religieux, ou des demandes d'aménagement du temps de travail par exemple, les hommes concentrent l'essentiel des comportements problématiques, tels qu'une attitude négative vis-à-vis des femmes (82 % d'hommes, contre 17 % de femmes), du prosélytisme (63 % pour les hommes) ou encore des prières pendant le temps de travail (69 % pour les hommes).
De plus, les démonstrations religieuses sont la marque des moins de 40 ans, avec 86 % des faits religieux au travail issus des salariés de cette tranche d'âge, contre 79 % il y a deux ans. En outre, "les 20-25 ans regroupent près d'un fait religieux sur quatre et leur part est en forte progression (24 % du total en 2026, contre 19 % en 2024)", souligne le baromètre.
Si l'expression religieuse en entreprise se banalise, cela n'est pas vrai dans toutes les entreprises. "Il y a vraiment deux mondes, affirme M. HONORE. D'une part, il y a les entreprises, à peu près les trois quarts, qui sont confrontées à cette question et pour qui ça se passe relativement bien, de manière apaisée, et puis à peu près un quart des entreprises qui concentrent les situations problématiques." Et si les plus grandes entreprises demeurent les plus exposées aux faits religieux (53 % pour les entreprises de plus de 500 salariés), cela vaut néanmoins pour toutes les tailles d'entreprises et tous les secteurs (le commerce et la grande distribution connaissent toutefois une hausse importante du nombre de faits religieux, rejoignant l'industrie qui concentre le plus de ces situations, NDLR).
Ce ne sont pas ces caractéristiques qui les distinguent véritablement, mais c'est surtout, d'après M. HONORE, "le fait d'avoir laissé dériver le fait religieux" de sorte que celui-ci prenne "petit à petit de plus en plus de place, et devienne de plus en plus revendicatif et affirmatif lorsque l'entreprise ne l'a pas pris en charge".
Désormais, ce sont 25 % des situations, pour lesquelles un responsable intervient, qui génèrent des tensions ou des conflits, contre seulement 6 % en 2013.
D'après l'étude, 91 % des comportements rigoristes à l'origine de situations problématiques sont dus à des salariés musulmans.
Pour autant, "la très grande majorité des salariés musulmans sont comme les autres salariés croyants et pratiquants, dans une posture tout à fait saine et raisonnable d'articulation entre leur travail et leur pratique religieuse", remarque M. HONORE.
Pour prévenir les situations problématiques, "la clé (...) c'est de mettre en place des règles", indique l'auteur du baromètre.
Pour ce faire, les entreprises peuvent se référer à la loi du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels, qui donne une base juridique pour les structures qui veulent mettre en place une politique de neutralité dans leur règlement intérieur, ainsi qu'à la jurisprudence européenne.
Par ailleurs, les entreprises peuvent s'appuyer sur les guides pratiques du fait religieux dans les entreprises privées, l'un à destination des salariés et l'autre à destination des employeurs, disponibles sur le site du ministère du Travail.
Néanmoins, et même si cela semble être le souhait de nombre de salariés du privé (81 % des répondants), le principe de neutralité religieuse, et donc de laïcité, tel qu'il s'applique dans le public, est "incompatible avec la Constitution" ; "Ce qui prévaut dans le privé, c'est la liberté de conviction, y compris la liberté de manifester ses convictions religieuses, politiques, philosophiques, etc.". Cette liberté de conviction peut seulement être encadrée pour des motifs précis, tels que l'hygiène, la sécurité, le bon fonctionnement de l'organisation ou la protection des droits d'autrui, rappelle l'étude.
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